Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /Juin /2009 10:21

C’est vrai : tout le monde s’en cogne, et les principaux intéressés les premiers. Mais j’y peux rien, j’ai quand même envie de vous raconter les élections législatives que s’est offerte la République Argentine en ce beau dimanche hivernal. Il faut dire que ça fait plus d’un mois qu’on est envahis de tracts et d’affiches, aux slogans tous plus corrosifs les uns que les autres. A tel point que j’attendais vraiment ce jour d’élections, pas tant pour connaître le résultat mais surtout pour qu’ils nous dégagent les murs de Mendoza des tronches de comptable en course pour ce scrutin. Parce qu’ici les affiches ne sont pas sur de très vénérables Panneaux de la République installés là exprès : y’en a partout. Partout. Du coup je peux vous dire que je commençais à en avoir marre d’être persécuté par les deux grosses têtes d’Omar Félix et Adolfo Bermejo, candidats péronistes à la chambre des députés et au sénat, à tel point que j’en venais – je le confesse - à arracher des bouts de leurs affiches en rentrant de soirée.

 

Il y aurait bien sûr une encyclopédie à écrire pour parler de la vie politique argentine. Si vous trouvez que c’est le bordel chez nous, venez faire un tour ici, ça défie l’imagination humaine. Mais évidemment, je n’ai pas le temps de tout raconter en détail, et de toute façon je dirais sans doute des bêtises, alors je vais essayer de faire court. Première question : qui étaient les forces en présence ce dimanche ?

 

La première d’entre elles est le Parti Justicialiste (PJ), au pouvoir depuis 2003 avec les présidences successives de Nestor Kirchner, puis de son épouse la ravissante Cristina, depuis 2007. Les justicialistes sont le fragment principal de ce qu’on appelle le péronisme, c'est-à-dire les gens qui se revendiquent de l’héritage de Juan D. Perón, une sorte d’équivalent historico-médiatique de notre bon vieux Charles De Gaulle. Ils se disent protecteurs de la justice sociale et défenseurs des pauvres, mais il faut bien reconnaître que c’est avant tout un fonds de commerce. Un péroniste qui se respecte est capable de défendre n’importe quelle mesure si elle lui permet de rester au pouvoir, ce qui fait que depuis des décennies, le péronisme forme une sympathique nébuleuse médiatico-politico-financière. Heureusement, ce ne sont pas les seuls à piquer dans la caisse.

 

Leurs grands concurrents de toujours sont les radicaux, représentés à cette élection par « l’Accord Civique et Social », grande coalition de centre-mou, de fait tout sauf radicale, opposée au gouvernement Kirchner. Là où ça devient drôle, c’est que la tête d’affiche menant tous ces mécontents n’est autre que Julio Cobos, actuel vice-président de la République Argentine et donc théoriquement un pote de Cristina. Ajoutons à cela qu’il avait justement trahi les radicaux pour devenir vice-président en 2007, avant de revirer de bord il y a quelques mois, abandonnant sa présidente en rase campagne pour acquérir l’intéressante position de n°2 du régime tout en étant l’un des principaux leaders de l’opposition. Je sais pas vous, moi je trouve ça fascinant. Pour ces législatives de 2009, Cobos et ses amis n’ont pas de programme mais comme les Kirchner sont relativement impopulaires on est plutôt confiant.

 

Troisième force principale en course : une droite libérale tout ce qu’il y a de plus classique, sans surprise mais efficace. Elle est menée par le PRO (Projet Républicain) de Mauricio Macri, une sorte de Bernard Tapie en argentin. Le garçon est un brillant entrepreneur, ainsi que maire de Buenos Aires, mais qui s’est également fait connaître en tant que fumeux président de Boca Juniors, qui est faut-il le rappeler le plus grand club argentin (quoi qu’en disent les supporters de River Plate). Bref, encore un homme intègre ayant réussi par sa seule force morale. Lui non plus n’aime pas le gouvernement, et aimerait rendre la prospérité à ce grand pays qu’est l’Argentine. Bon, le truc c’est que le PRO pense solutionner la crise mondiale par la libéralisation accrue de l’économie ; c’est pas de la mauvaise volonté, simplement ils ont toujours réfléchi comme ça, alors c’est pas facile de s’adapter du jour au lendemain.

 

Hormis ces trois forces (PJ, radicaux, PRO), il y a bien entendu une myriade de partis avec plus ou moins d’importance (plutôt moins que plus) : des coalitions qui n’existent que dans certaines provinces, des dissidents péronistes, des socialistes sans aucun poids, et même des hurluberlus qui font campagne sur le slogan « que les capitalistes paient leur crise ». Le décor est planté, on peut donc y aller.

 

Comme je vous l’ai dit, je m’étais fait une joie anticipée de ce scrutin, parce que les soirées électorales c’est un peu mon dada, d’autant plus que je voulais voir comment ça se passe sous d’autres latitudes. Je m’étais donc couché la veille à une heure raisonnable (avant 8h du matin en tout cas), et je me suis donc levé à l’aube pour ne rien perdre du suspense (avant 17h30 quoi qu’il en soit). J’allume ma télé, me colle sur C5N, chaîne d’actualité, et mets de l’eau à bouillir pour le maté. Je peux vous dire qu’il y a un truc universel dans les soirées électorales, c’est ce moment qui (j’imagine) cause l’angoisse de tous les journalistes politiques, où le vote n’est pas clos, où la loi interdit de révéler les sondages sortie des urnes, mais où l’émission à déjà commencé. Alors, il faut meubler. Pour ça, on a des astuces passe-partout qui marchent relativement à tous les coups : montrer des personnalités politiques en train de voter, par exemple. J’ai donc pu voir la Présidente Cristina toute sourire, en train de glisser son bulletin dans l’urne dans son petit bureau de vote à Río Gallegos, j’étais ravi.

 

Après, il y a l’inévitable chiffre de la participation, qu’on commente et re-commente à satiété jusqu’à l’heure fatidique. Aujourd’hui, et bizarrement étant donnée la qualité du débat politique argentin, celle-ci était malheureusement basse, autour de 60%. C’est là où j’ai définitivement compris que la télé argentine était vraiment un monument de qualité et d’investigation. Le sommet de l’analyse politique a été atteint lors d’une de ces sempiternelles discussions sur le fatidique taux : les deux journalistes s’accordaient en effet à expliquer la faiblesse de la participation par deux raisons majeures, à savoir la peur de la grippe porcine et surtout… le froid ! Eh oui, qui va aller s’emmerder à mettre un manteau pour rejoindre son bureau de vote et choisir ceux qui mèneront la politique de la nation. On est en hiver ici, je vous rappelle. Enfin voilà, j’étais tout simplement ébahi. D’ailleurs, un troisième journaliste les a rejoints à un moment, à qui ils ont soumis leur intéressante théorie, il était tout à fait d’accord.

 

Enfin, il y a le passage des « insolites », particulièrement développé ici (la télé argentine aime le grand spectacle). Et c’est parti pour « la plus vieille votante du pays » (101 ans, bravo madame), ou encore « un aveugle en train de voter » (truc de fou). Bref, ça s’annonçait plus que bien. Et puis à 18h pile, les bureaux de vote ont fermé, et on a enfin pu commencer les choses sérieuses. Depuis une heure, ces deux enfoirés de journalistes nous faisaient saliver en mode « eheh, nous ne sommes pas autorisés à les révéler pour le moment, mais nous avons en main des chiffres extrêmement intéressants et des résultats inattendus, restez en ligne ». Tu parles d’un scoop, le moment venu ils nous ont sorti les estimations de scores à Buenos Aires et dans sa province, seul chiffre en leur possession avant 18h30 au moins, qui du coup a été amplement commenté lui aussi. Voilà ce qu’on a donc su : le PRO remporte largement la victoire dans Buenos Aires – capitale fédérale, avec des péronistes enfoncés autour de 12% seulement (4e position), alors que Nestor Kirchner (PJ) devance son rival Francisco De Narváez (PRO également) au niveau provincial. Et comme ces journalistes étaient vraiment de grands professionnels, la moitié de l’info était erronée : en fait, le gros Nestor (alias « le Pingouin ») est devancé de deux points par l’infâme De Narváez (ex-péroniste passé à l’ennemi), mais ça on ne l’a su que plus tard.

 

S’en est suivie une intéressante séquence de dépouillement en temps réel, genre « et nous sommes avec Alberto García en direct du bureau n°125 à l’école primaire Carlos Pellegrini, nous avons les résultats définitifs pour les 208 suffrages exprimés ». Du scoop encore une fois, donc. Et ainsi de suite un peu partout, mais très souvent à Buenos Aires ; si tu cherches les résultats de Neuquén faudra repasser la semaine prochaine. Pendant ce temps, un guignol tripotait un écran digital, dernier cri technologique, pour jouer avec les provinces et les classer en fonction du parti en tête, classement qu’il était obligé de réviser toutes les dix minutes au fil des nouveaux résultats. L’avantage, c’est que ça a bien rentabilisé l’investissement de la chaîne dans ce fameux écran tactile, qui apparaissait du coup très fréquemment. Ah oui, il faut aussi attribuer la palme de la phrase la plus con de la soirée à Hugo Moyano, leader de la CGT argentine (des péronistes eux aussi), qui nous a révélé en exclusivité qu’avec cette élection, « certains chemins allaient s’ouvrir, et d’autres se fermer ». Attention les yeux, c’est du lourd.

 

Et puis au fil des heures, on a commencé à avoir des résultats dignes de ce nom, et le verdict est tombé : c’est plutôt une raclée pour le couple Kirchner, au profit principalement des radicaux, et du PRO à Buenos Aires avec un beau doublé « ville/province ». Cobos étant un enfant du pays, ses listes sont plébiscitées à Mendoza avec un triomphe écrasant d’Osvaldo Sanz (député) et Ricardo Mansur (sénateur). Malgré cela, les péronistes ne devraient pas avoir trop de mal à continuer à gouverner vu qu’une moitié de l’Assemblée et un tiers seulement du Sénat se renouvelaient ce soir. Enfin quand je vous le dis comme ça, ça paraît évident, mais ça l’était pas tant que ça, étant donné que chaque camp a passé quelques heures à revendiquer une victoire complète. Les reportages en direct des « bunkers » de chaque camp (QG de campagne en bon français) montraient tous des foules en délire et des discours triomphants. Rajoutez à ça que certaines provinces clé comme Buenos Aires ou Santa Fé ont été très serrées jusqu’à tard, vous comprendrez que j’étais un peu perplexe. Bon, au bout d’un moment, il a bien fallu se rendre à l’évidence, et Nestor le Pingouin a fini par monter sur scène au bunker de son camp, pour expliquer aux centaines de Jeunes Péronistes qu’en fait, non, c’était plutôt une branlée. Eux s’en foutaient (je pense qu’ils étaient saouls), ça ne les a pas empêché de faire la fête jusqu’à deux heures du matin et de faire un triomphe à Nestor pourtant porteur de mauvaises nouvelles. Il faut dire qu’il a fait un beau discours, Nestor. Il a montré à quel point les péronistes étaient des gens intègres puisqu’ils reconnaissaient la victoire de leurs adversaires, alors qu’il n’y avait que deux points de différence dans sa province par exemple, et qu’il aurait tout à fait pu lancer des accusations de fraude électorale. Mais non, Nestor et ses amis sont des gentlemen, ils applaudissent les vainqueurs. De toute façon leur seule préoccupation est la démocratie, saluée comme grande gagnante de la soirée. A 40% d’abstention, il fallait le rappeler, c’est important.

 

De leur côté, les radicaux se mettaient une cuite au panach’ pour fêter le fait d’être désormais « la 2e minorité du pays » (ces gens sont des ambitieux). Le PRO était nettement plus bling-bling avec show à l’américaine, embrassades et discours victorieux des infâmes Macri et De Narváez. Et de promettre de tout faire pour ramener la prospérité et l’emploi en Argentine, et l’amener à faire partie des premières nations du monde. Du lourd, vous disais-je, du lourd.

 

Moi, j’ai éteint la télé, plutôt content de l’expérience. Au fond, une soirée électorale argentine est à l’image de la vie politique du pays : un grand cirque sans beaucoup de contenu, mais tellement sympathique. Et puis après tout, vus la masse de problèmes chroniques que se tape ce pays, mieux vaut en rire. Sinon on risquerait vraiment de s’énerver.

Par Tisto
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Commentaires

En effet mon p'tit, belle victoire de la démocratie à 40 % d'abstention. Le plus savoureux étant tout de même que le vote est obligatoire en argentine...donc de là à dire qu'ils s'en cognent comme de leur première paire de topper!
Commentaire n°1 posté par Killy Gonzales le 29/06/2009 à 22h15
Le vote est certes obligatoire mais c'est pas vraiment contraignant comme système, apparemment. En gros théoriquement il faut aller au commissariat justifier ton non-vote (autant aller voter blanc à ce moment-là) mais finalement tout le monde s'en fout, donc tu seras pas souvent emmerdé pour ça...
Commentaire n°2 posté par Tisto le 30/06/2009 à 00h27
Oui mais dans le concept c'est quand même assez bizarre d'obliger au vote. Sans parler du samedi soir où tout le monde va se coucher à 21h30 et où tu ne peux plus boire de bière après 18h pour pas que les gens ils se tapent dessus. Ça paraît con comme ça, je trouve ça assez malsain dans le fond.

Comme tu dis il vaut mieux en rire...
L'Argentine n'en a pas fini. Courage à elle.
Commentaire n°3 posté par Laee le 02/07/2009 à 07h51

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